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4 mars 2010

Fred Vargas - Dans Les Bois Eternels

Le polar s'accommode bien des séries ; tous les auteurs semblent prendre plaisir à créer un héros et le suivre sur plusieurs romans. De l'ancêtre Agatha Christie avec Poirot à la doyenne PD James avec Adam Dalgliesh en passant par la plus dispensable Elisabeth George (Linley) ou même Patricia Cornwell (Scarpetta), la récurrence des personnages est une figure imposée du policier. Ce qui m'étonne, c'est finalement que Fred Vargas, romancière en tous points exceptionnelle, ne fasse pas exception à la règle.

Fred Vargas, c'est le symbole d'une certaine excellence du roman policier à la française. On parle bien de roman policier et non de roman noir, soit de la résolution d'une énigme initialement posée plutôt que de l'exploration des méandres de l'âme humaine. Ce qui faisait la force et l'originalité de Vargas tenait selon moi à plusieurs éléments. D'abord une écriture légère, simple, élégante, empreinte d'un humour doux-amer des plus séduisants. Ensuite une capacité à créer un univers décalé, déroutant, délicatement onirique. Enfin une intelligence dans la construction : alors que dans un polar classique, l'énigme est posée dès la première page, dans un roman de Vargas, l'intrigue se construisait généralement à partir d'un dérèglement initial qui pouvait sembler anodin - en d'autres termes on passait une bonne partie du livre à se demander quelle était l'intrigue, une incertitude assez ludique et stimulante. On retrouve ces ingrédients ici, mais maniés avec moins de pertinence qu'à l'accoutumée.

J'ai été surpris de voir Vargas opter, au fil des romans, pour un personnage récurrent (le fantasque Adamsberg). Surpris car à la lecture de ces premiers romans où l'on croisait d'autres héros, j'avais eu l'impression qu'en recourant à un univers aussi excentrique elle devrait en rester à des figures à usage unique, sous peine de voir leur charme s'éventer.

Pour ma part, j'ai erré entre deux sentiments à la lecture de "Dans Les Bois Eternels". D'abord le plaisir de retrouver le style et la patte (tous deux indéniables et reconnaissables) de Fred Vargas dans un roman de qualité. Ensuite la déception et une pointe d'énervement à voir cet univers stagner totalement et même s'échouer sans grand succès sur les rives du réel.

Tant que Fred Vargas restait dans un univers mal défini, aux frontières du policier et du fantastique mais dans tous les cas hors des limites du quotidien, ses romans trouvaient leur place. Pour faire évoluer son microcosme, Vargas l'enrichit de nouveaux personnages, beaucoup plus nombreux que par le passé, et tente d'ancrer son action dans un univers plus consistant. Dans les deux cas, ce n'est pas forcément la meilleure solution. Ses personnages sont trop excentriques pour être réels et pour passionner dans la durée. Tant que l'on n'avait affaire qu'à un ou deux héros atteints de folie douce, on arrivait à y adhérer sans problème. Ici c'est tout une brigade qui semble marcher sur la tête, entre celui qui ne s'exprime qu'en vers, l'alcoolique au savoir encyclopédique, le débutant aux réparties stupides mais à la mémoire hors normes... Sans parler de l'ensemble des personnages croisés, tous plus barrés les uns que les autres. Ce qui se traduit au final par une progression assez décousue (on ne comprend que dalle à ce que font les personnages mais c'est normal parce qu'ils sont fous) et une succession de dialogues totalement invraisemblables...

Pour finir, "Dans Les Bois Eternels" reste un bon roman, grâce à l'écriture de Fred Vargas qui est toujours aussi alerte. Mais son charme ne tient plus qu'à cela. Les recettes et les ficelles de l'univers de Vargas deviennent avec le temps de plus en plus apparentes et systématiques...

31 janvier 2010

Ray French - Six Pieds Sous Terre

Pour lutter contre une vague de licenciements, Aidan, un ouvrier gallois, se lance dans une manifestation très personnelle en s'enterrant pendant plusieurs semaines dans un cercueil enseveli au milieu de son jardin. C'est sur ce point de départ (qui va évidemment déclencher une foule d'événements inattendus) que Ray French brode "Six Pieds Sous Terre", une fable sociale dans la droite lignée des canons du genre : autour d'Aidan gravite une galerie de personnages qui permet de mettre en scène des péripéties tour à tour émouvantes et cocasses (la fille aînée, sérieuse et rangée, le fils, arriviste et velléitaire, la bande d'amis couillons mais fidèles...)

"Six Pieds Sous Terre" se lit sans déplaisir et sans ennui. Sans enthousiasme débordant non plus, notamment parce que Ray French se borne à utiliser des figures classiques de la littérature sociale anglaise. Les prolétaires sont un peu rustres, mais sympathiques et plus intelligents qu'il n'y paraît, les patrons sont méchants et n'auront d'ailleurs à aucun moment la parole dans le livre. A l'arrivée, c'est grand capital qui triomphe mais les ouvriers sont plus soudés que jamais après une expérience qui leur prouve à tous les vertus de l'amitié et de l'amour...

De la difficulté à survivre dans un caisson enterré, de la claustrophobie que l'expérience peut provoquer, il n'est pas fait mention ou presque. Seules quelques pages s'attachent à décrire les premiers jours d'Aidan dans son cercueil, l'oppression de se savoir à la merci d'un événement imprévu, sans aucune possibilité physique de réagir du fait de l'exiguïté du caisson, l'organisation nécessaire pour maintenir un semblant d'hygiène corporelle... Ce sont les pages les plus réussies du livre et j'aurais vraiment apprécié que cette expérience d'isolement soit beaucoup plus développée, mais French craint visiblement d'ennuyer le lecteur et s'empresse alors de trouver des expédients pour relancer le récit à l'aide d'événements prenant place sur la terre ferme. Aidan et son cercueil ne sont alors plus qu'un prétexte pour une seconde moitié de roman en forme de métaphore de la lutte des classes. Une solution de facilité qui rend le roman plus distrayant mais qui en limite considérablement l'impact...

6 janvier 2010

Richard Price - Le Samaritain

Ray Mitchell, scénariste d'une série à succès, revient dans la banlieue déshéritée dans laquelle il a grandi pour animer un atelier d'écriture dans son ancien lycée. Quelques semaines plus tard, il est victime d'une agression qui le laisse entre la vie et la mort. L'inspectrice Nerese Ammons, policière à quelques mois de la retraite et camarade d'enfance de Mitchell, se met en tête de résoudre l'affaire... Sur cette trame somme toute banale, Richard Price bâtit un roman véritablement bouleversant. J'hésiterais beaucoup à qualifier "Le Samaritain" de roman policier ou de roman noir. Ce bouquin exsude la tristesse, la mélancolie, c'est un fait, mais il n'a rien à voir avec la vision du monde cynique et désabusée d'un James Ellroy par exemple. Au contraire, les personnages sont tous dépeints avec une attention, une finesse et une humanité qui les rendent à la fois crédibles et passionnants. Tous nous sont livrés avec leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions, leurs interrogations. Imparfaits mais admirables. Chez Richard Price, il n'y a donc pas véritablement de gentils ou de méchants, simplement des êtres plus ou moins blessés, plus ou moins courageux, dont les actions sont guidées alternativement par la volonté de garder la tête hors de l'eau et par le violent désir d'être aimé.

Les amateurs de péripéties à foison en resteront pour leur frais : pour apprécier "Le Samaritain", il faut savoir se laisser porter par son rythme lâche, savoir emprunter les chemins de traverse qu'ils nous propose, savoir écouter ces dizaines de voix qui tour à tour s'expriment. Pour qui acceptera de lui consacrer un peu de temps, ce magnifique roman flapi, ce grand livre las se montrera passionnant et émouvant de bout en bout. D'abord parce que son personnage central, l'étrange Ray Mitchell, est un loser sublime, conteur intarissable prêt à tout pourvu que cela lui permette de se sentir utile. Mais au-delà de cette figure marquante, c'est une formidable galerie de personnages qui s'anime sous nos yeux, un microcosme dont les actions, les histoires, les relations tissent le canevas de l'évolution d'une ville, de ses différents quartiers, de sa population, sur plusieurs décennies. C'est tout à la fois touchant et jubilatoire, à la fois totalement statique et débordant d'action : si l'histoire principale tient finalement sur un confetti, ce sont les anecdotes foisonnantes qui se greffent dessus qui font toute la substance de ce livre monde. Un roman choral, comme le rappelle la quatrième de couverture, mais là où ce type d'entreprises vise surtout à créer des intrigues qui s'entrecroisent de façon abracadabrante, Richard Price se contente de donner à chacun la parole, avec simplicité. Il ne cherche pas à épater la galerie mais il a des milliers d'histoires à raconter. Ecoutez-les !

3 janvier 2010

Gregory McDonald - Rafael, Derniers Jours

Bienvenue en enfer : Rafael, épave humaine de même pas trente ans, accepte d'être la victime d'un snuff-movie en échange de quelques milliers de dollars à léguer à sa famille. "Rafael, Derniers Jours" narre - comme la traduction française du titre original "The Brave" l'indique clairement - les faits et gestes du condamné durant le bref laps de temps qui le sépare de sa mort. Suit une succession de saynètes décrivant la vie d'une communauté de marginaux pour qui l'expression "no future" semble vraiment avoir un sens.

Cela pourrait être insupportable, ça l'est dans une certaine mesure d'ailleurs, mais c'est aussi, surtout, bien plus que ça : joyeux, émouvant, parfois poignant. La grande force de ce très bref roman, c'est qu'il parvient à survivre, à transcender même son argument de base choquant et malsain grâce à une empathie et une tendresse qui donnent envie d'aimer ces personnages. Bien entendu, on ne ressort ni indemne ni gai de cette plongée dans un marais de misère (l'univers bidonvillesque de Morgantown, où les habitants, tous illettrés et alcooliques, tentent de gagner leur pitance en revendant tant bien que mal des objets extirpés de la décharge avoisinante). Le choix de Rafael lui permet cependant d'apporter un bonheur inhabituel à ses proches, de s'imprégner de l'amour qu'il éprouve pour sa famille boîteuse, de prendre conscience de la misère de sa vie, de la vie de ceux qui l'entourent, de bâtir des projets d'avenir en échappant à l'angoisse de les voir s'effondrer.

L'écriture de McDonald est sèche, sans beaucoup de fioritures ni de description, et s'appuie principalement sur des dialogues pour décrire les personnages et leurs relations. C'est cette sobriété qui permet au livre d'échapper au pathos, au voyeurisme glauque. Mémorable, pas moins.

5 novembre 2009

Stephenie Meyer - Twilight tome 1 : Fascination

(Raillons un peu ces salauds de jeunes, ils ont moins de rides et plus de cheveux que nous, ils le méritent).

Vivre avec classe est un sacerdoce. Il est des moments où la robe de bure est plus dure à porter que d’autres, des moments où l’on a besoin de relâcher la bride. Des moments où même le plus fin gastronome peut avoir envie d'un hamburger bien gras, où le mélomane le plus averti aura envie d'écouter Numa Numa Iei, parce que... parce que bon.

Tout cela pour présenter un simple fait : j’ai lu "Twilight" - du moins le premier tome de la série. Pour être précis, ma volonté de compréhension de ce phénomène culturel moderne relève d’une opiniâtreté qui devrait m’honorer, puisqu’après une tentative de visionnage du film (assoupissement) puis une tentative de lecture du premier tome en anglais (assoupissements répétés ayant conduit à abandon), je me suis - couardement certes, mais avec opiniâtreté nonobstant - rabattu sur le premier volume de "Twilight" en traduction française. Prétendre que je fus épargné par des assoupissements répétés serait forfanterie, mais cette fois, je l'ai fait, je l'ai fini !

Ce qui me place en position idéale pour formuler de façon avertie les observations suivantes :

1) "Twilight" est écrit avec les pieds. Si la traduction paraît avoir été faite, au mieux, avec la main gauche, il faut reconnaître que le matériel de départ est d’une indigence stupéfiante, à tel point que Stephenie Meyer semble bien partie pour reléguer Mary Higgins Clark dans l'oubli au panthéon du néant stylistique. J.K. Rowling, en comparaison, c'est Balzac. La comparaison avec la maman de Harry Potter n’est pas insignifiante, puisque les deux partagent déjà un succès formidable, tant littéraire que cinématographique, porté notamment par un public jeune.

2) Ce qui me choque surtout dans "Twilight", c’est la pauvreté de l’intrigue et des thématiques. En termes de péripéties, on peut être aussi bref que le bouquin est long : on s’emmerde pendant les trois quarts du livre, puis une dernière partie manifeste une vague tentative d’animer le tout en recourant à une intrigue secondaire tellement artificielle qu’elle sent le rajout hâtif demandé par l'éditeur.

3) Même si cela ne relève pas d’une originalité terrassante, le thème de l’amour passionnel qui jouxte la frontière du fatal est toujours assez intéressant. La tension supplémentaire provenant du fait que la différence de condition entre Edward Cullen et Bella Swan les contraint à un amour platonique sans possibilité de passage à l'acte pourrait être un atout, mais cela vire au comique de répétition. En cherchant bien, on pourrait peut-être trouver des choses à écrire sur le thème de la différence d'âge entre le vampire immortel, adolescent depuis plus de cent ans, et l'oie blanche bien mortelle qui vient de fêter ses dix-sept ans. On pourrait...

Bref, en un mot comme en cent, "Twilight" reste pour moi une énigme. Sans être un fan transi de la série, je comprends, par exemple, tout à fait pourquoi "Harry Potter" a pu rencontrer un succès aussi massif, et aussi littérairement insignifiants soient-ils, les livres sont suffisamment bien construits pour s’avérer passionnants. Rien de tout cela ici : mal foutu, bancal, mal écrit, ce premier tome de Twilight est une vraie daube.

7 octobre 2009

Hélène Berr - Journal

Hélène Berr, jeune femme de famille aisée, commence ses études à l'Ecole Normale Supérieure, et répartit ses loisirs entre musique, littérature, amours naissantes et actions de bienfaisance. Hélène Berr est juive, et son journal commence en 1942. La nature même du livre, document incroyable sur une des plus noires périodes de l'histoire, impose évidemment le respect, mais le journal d'Hélène Berr s'avère surtout un document rigoureux et sans concession sur les privations successives subies par les juifs à cette période, sur l'injustice profonde des décrets promulgués à cette période, sapant, d'abord insidieusement puis explicitement, toujours plus de libertés pour les porteurs de l'étoile jaune...

Le plus grand paradoxe du livre est peut-être aussi sa grande force : le personnage d'Hélène Berr, aussi admirable soit-il par ailleurs, n'est pas de ceux avec lesquels il est aisé d'être en empathie. Brillante, riche, dévouée, cette jeune fille apparaît d'abord bien lisse. Son style souvent pédant rend certaines pages horripilantes, sa façon de coller inutilement des termes anglais au milieu de phrases en français s'apparente à une afféterie maniérée. Ses menus états d'âmes, détaillés scrupuleusement au début du journal, ennuient de prime abord. Ces scories sont aussi indispensables que le reste, aussi vitales que les pages plus enflammées, plus engagées, plus "nobles", car ces différentes facettes permettent de mieux comprendre la personnalité d'Hélène Berr, dans toute sa complexité tragiquement humaine. C'est lorsqu'elle agace que cette jeune femme se rapproche le plus de nous, et dépasse le cadre du personnage littéraire. Cette incarnation devient fondamentale, car par ailleurs ce livre nous place dans l'un des paradoxe les plus choquants de notre position de lecteur : on a beau savoir que ce n'est pas un roman, que ce journal consigne des faits réels, c'est bien lorsque la peur s'installe que l'on commence à se sentir captivé par la narration... Il est rassurant de pouvoir se dire (mais pourrait-il subsister un doute ?) que cela provient de la proximité que l'on a nouée avec Hélène Berr au cours des premières pages et pas d'une fascination morbide.

Quant au glissement progressif dans l'horreur, implacable et inéluctable au fil des pages, il se passe évidemment de commentaires, je ne pourrais qu'être oiseux en tentant de le traduire. Sur la forme, cette dichotomie entre une première partie finalement heureuse et une seconde moitié atrocement chaotique fait de ce journal un "Mulholland Drive" pour de vrai. Je me contenterai de signaler également que les dernières pages, une juxtaposition d'horreurs marquée par la peur qui sourd de chaque ligne, par l'angoisse de se sentir traquée à tout moment, sont d'une force tout simplement inouïe.

5 octobre 2009

John Burdett - Bangkok Tattoo

Deuxième épisode des aventures de Sonchaï Jitpleecheep, le drôle de flic inventé par John Burdett. Cette fois, Burdett pousse encore plus loin l'impénétrabilité de son personnage : si Jitpleecheep naviguait, dans "Bangkok 8", entre (grossièrement), ses origines orientales symbolisées par sa vision bouddhiste de l'univers, et sa culture occidentale l'astreignant à une certaine rigueur cartésienne, il devient ici franchement improbable. En effet, on apprend (c'est d'ailleurs l'un des ressorts du roman) que Sonchaï assiste sa mère, prostituée à la retraite, et son supérieur hiérarchique, officier de police corrompu jusqu'à la moëlle, au cynisme machiavélique, pour la gestion d'un bordel destiné essentiellement aux occidentaux âgés.

L'intrigue ? Un imbroglio relativement imbitable, qui s'amorce lorsque la plus belle des protégées du bordel Jitpleecheep annonce avoir tué (sauvagement) un de ses clients, qui s'avère être un agent de la CIA. S'ensuit une sarabande où l'on croise pêle-mêle la CIA, le milieu musulman thaïlandais, de grands pontes de l'armée et de la police occupés à comploter les uns contre les autres, et même des truands chinois ou japonais. Excessif (et d'autant plus que la note de l'auteur placée en fin d'ouvrage semble laisser entendre que rien dans ce qu'il connaît de la Thaïlande ne justifie la construction d'un univers tel qu'il le décrit), "Bangkok Tattoo" s'attache surtout à décrire la vie étrange des prostituées thaïlandaises. Même si la description en est très romancée, l'ensemble fonctionne et l'attrait légèrement malsain exercé par ces milieux interlopes fait encore une fois son effet.

On peut regretter l'évolution trop caricaturale du personnage principal, qui n'aide pas à trouver son chemin dans ce labyrinthe d'intrigues enchevêtrées, mais qu'on n'y comprenne goutte passe au second plan. Cette succession de péripéties s'écoule à un rythme languide, dans un flou savamment entretenu qui donne l'impression au lecteur de suivre cette histoire à travers un voile opiacé, et qui met surtout en valeur l'argument principal du livre : la passion trouble qui unit Sonchaï et la prostituée Chanya...

1 septembre 2009

Eli Gottlieb - Ainsi Soit-Il

Après la fin tragique de son meilleur ami d'enfance, écrivain raté, un homme se penche sur son passé et déclenche une succession de révélations plus surprenantes les unes que les autres. Sur le papier, l'argument du roman d'Eli Gottlieb paraît prometteur. Déception à l'arrivée : le livre refermé, qu'en retiendra-t-on ? Pas grand-chose ; la faiblesse d'"Ainsi Soit-Il", c'est de paraître toujours courir après la justification de son existence. Drame psychologique ? Chronique d'un couple qui se délite ? Il se passe en permanence beaucoup de chose dans le roman, en tout cas il se passe beaucoup de choses dans l'esprit de son narrateur, mais sans que jamais une intrigue ne se dessine réellement. Le livre se referme avec l'impression paradoxale d'une lecture à grande vitesse, dans l'urgence, mais qui ne mène nulle part. Pourtant toutes ces péripéties ont bien un point de convergence, qui se précise fort logiquement à la conclusion du livre, mais entre le début en fanfare et cette fin volontairement renversante, tout semble s'enchaîner sans logique.

La faute aussi à des personnages trop schématiques, trop caricaturaux : le personnage de Rob Castor, poète maudit voué à l'échec, ne prend jamais l'ampleur qui devrait être la sienne compte tenu de la place centrale que son charisme est censé lui donner dans le petit monde qui gravite autour de lui. Quant au narrateur / héros, totalement insupportable dans son affectation intello-arty bien américaine, il catalyse tous les clichés du roman psychologique new-yorkais. Les romans de David Gates ("Jernigan", "Preston Falls") ont autrement plus d'élégance et de force dans la description de l'emprise du quotidien sur la vie d'un américain moyen, et du dérèglement progressif d'une existence huilée.

La pêche sera probablement meilleure la prochaine fois, en tout cas "Ainsi Soit-Il" s'oubliera bien vite.

30 août 2009

John Burdett - Bangkok 8

Rien de tel qu'un bon polar pour accompagner quelques heures de farniente estival ; extrêmement distrayant et réjouissant, "Bangkok 8" remplit plus que parfaitement cet office. L'histoire en elle-même est de facture plus que classique, s'appuyant sur un héros qui cherche à résoudre un étrange crime crapuleux dans un double but de justice et de vengeance, son meilleur ami (son "frère spirituel") ayant également trouvé la mort dans l'épisode. Plus original en est le développement, puisque le héros, Sonchaï Jitpleecheep, s'avère être un flic atypique refusant toute forme de corruption, et préférant s'adonner à la méditation pour construire ses enquêtes. Le choc des cultures orientale et occidentale est mis en scène par le biais d'une collaboration entre Sonchaï (métis fils d'un Américain et d'une Thaïlandaise) et Kim Jones, enquêtrice du FBI cherchant à pincer un énigmatique magnat du commerce de l'art.

Burdett ne se prive pas de donner force détails sur l'état de corruption et le fonctionnement atypique de la police thaïlandaise, et ne fait pas plus l'impasse sur le développement florissant de l'industrie de la prostitution. Indéniablement, l'efficacité de la narration y gagne, puisque le moindre événement quotidien devient révélateur d'un mode de vie et de pensée qui nous échappe presque totalement. A l'inverse, on n'échappe pas à un exotisme légèrement racoleur, à la limité d'un reportage de "Zone Interdite". En cela, on est assez loin des romans de Tony Hillerman, qui trouvaient leur force dans l'originalité du contexte (la communauté indienne à la fin du XXème siècle), et paraissaient plus exacts, moins sensationnalistes que "Bangkok 8". Moyennant quoi, en se gardant de la considérer comme une enquête sociologique (l'auteur reconnaît d'ailleurs assez humblement en fin d'ouvrage avoir recouru à quelques expédients pour agrémenter son roman), cette drôle d'histoire se déguste sans complexe, avec une délectation légèrement salace.

26 juillet 2009

Nick Hornby - Slam

"Slam" ou "Le Petit Nicolas fait un bébé"... Les romans de Nick Hornby, depuis plusieurs années, se bornent à confirmer ce que l'on pressentait confusément : l'Anglais avait épuisé en deux livres ("Carton Jaune" et "Haute Fidélité") les seuls sujets sur lesquels il avait vraiment des choses à dire, le football et la musique. Depuis, il cherche à traiter de problèmes moins apparemment triviaux : l'amour en général, le devenir de l'amour dans la famille en particulier. Nobles thèmes en vérité, mais qui dans la pratique se prêtent mal au traitement "hornbyen" qui est, précisément, une écriture de la légèreté. Le charme des meilleurs livres de Hornby naît de l'habileté de ce dernier à faire comprendre au lecteur, par allusions, par ellipses ou au besoin à grands renforts d'humour, des choses plus profondes qu'il n'y paraît. C'est délicieux, aussi léger qu'une bulle de champagne, mais sans prôner le pathos et la démesure, je pense qu'à tout traiter sur le même mode détaché, on finit par ne plus creuser beaucoup plus profond que la surface.

"Slam" narre les mésaventures de Sam, 15 ans et fan de skate, dont la vie bascule lorsque sa petite amie Alicia lui annonce qu'elle est enceinte et qu'elle compte (évidemment) garder l'enfant. Outre les problèmes pratiques évidents, "Slam" se développe via les relations des deux enfants avec leurs parents (Sam et sa mère de 32 ans, Alicia et ses parents confits de certitudes), ce qui lui permet de gagner en épaisseur et en cocasserie. Pour le reste (et sur un sujet, je l'avoue, qui me touche plus d'autres), les pérégrinations de Sam paraissent bien bénignes, et le bouleversement absolu que devrait représenter l'arrivée de l'enfant chez cet étrange petit couple s'apparente à une péripétie bénigne du quotidien. Il n'est que de voir à quel point Hornby semble engoncé lorsqu'il lui faut aborder des événements qui s'éloignent de sa conception lissée de la narration : le sexe en est probablement le meilleur exemple. Alors que "Slam" est, fondamentalement, bâti autour de la question du sexe chez de jeunes adolescents, la chose proprement dite est évacuée en quelques phrases mal assurées qui sont censées représenter la pudeur et le malaise de Sam, mais dont on ne perçoit que trop bien à quel point elles reflètent l'angoisse de l'auteur à s'attaquer à ces difficultés.

On pressentait déjà cette limite dès "Carton Jaune" : à intellectualiser sa passion, Hornby en idéalisait certains aspects, et à lire "Football Factory", de John King, beaucoup plus rustre et physique, on comprenait que certains sujets ne sont pas faits pour être toujours pris avec des pincettes. Au final, ce qui sauve "Slam", comme les précédents romans de Hornby, c'est la plume toujours alerte de l'auteur, jamais avare d'une bonne formule, d'une remarque qui fait mouche. Je ne vais pas cracher dans la soupe : "Slam" se lit vite, sans aucun ennui, la lecture distrait souvent, émeut même parfois. Ce n'est donc pas, loin s'en faut, un mauvais livre, mais simplement un bon moment vite oublié, sur un sujet pas si anodin que cela, et qui aurait sans doute mérité mieux.

13 juillet 2009

Douglas Coupland - Eleanor Rigby

Je n'avais jamais lu aucun livre de Douglas Coupland. Plus précisément, j'avais entamé "Generation X" en version anglaise, et avais abandonné au bout de quelques pages, rebuté par la difficulté que je rencontrais à comprendre ce que je déchiffrais... Un obstacle bien étrange car à la lecture d'"Eleanor Rigby" (en français, certes) et de ses phrases toutes simples, l'alternative est simple : soit les deux livres n'ont rien à voir, soit mon anglais n'est plus vraiment ce que j'aimerais qu'il soit encore.

Ceci, toutefois, est relativement anecdotique. Ce qui importe en revanche, c'est que j'aie pris du plaisir à lire "Eleanor Rigby". Voici un livre bref, au rythme alerte, qui se dévore d'une traite ou presque et qui se paie même le luxe de tirer une petite larme d'émotion dans ses dernières pages. Nous voici ainsi conviés à découvrir l'histoire de la vie de Liz Dunn, femme terne et sans intérêt, de son propre aveu parfaitement transparente, une vie aux péripéties sans réel rapport avec l'apparence lisse de cette héroïne rondelette. Le paradoxe d'"Eleanor Rigby" devient alors patent : comment adhérer véritablement à la translucidité absolue de son personnage principal (qui est pourtant le fait générateur du récit) alors que s'alignent au cours des chapitres des rebondissements aussi ahurissants les uns que les autres ? Je n'ai pas de réponse, mais "Eleanor Rigby" n'aurait certainement pas été aussi divertissant sans ces révélations à répétition... L'éloge de l'insignifiance tourne court.

Deux choses, tout de même, m'interpellent : j'avais cru comprendre, à lire plusieurs articles, que Coupland était assez largement considéré comme un auteur majeur de ces dernières années. N'ayant pas lu ses autres ouvrages, je ne peux livrer un avis valable sur la question, mais en dépit de ses très nombreuses qualités, "Eleanor Rigby" demeure un roman mineur, aussi agréable et distrayant que finalement superficiel. Quant au propos sous-jacent, il paraît bien léger, voire cucul-la-praline : s'agit-il de démontrer que même les personnes les plus insignifiantes en apparence peuvent avoir des secrets, une vie plus riche qu'il n'y paraîtrait de prime abord ? Ou bien faut-il le voir comme un abaissement du lecteur, qui, n'ayant pas vécu le dixième des aventures Liz Dunn, en serait réduit à la conclusion qu'il est en réalité encore plus transparent que cette vieille fille censée incarner le dérisoire ?


("Eleanor Rigby" est disponible chez 10-18 en format de poche, grâce soit rendue à Marie-Laure pour m'en avoir offert un exemplaire !)

6 juillet 2009

Joey Goebel - The Anomalies / Torturez l'Artiste !

Joey Goebel n'a pas marqué l'histoire de la musique ; sa biographie évoque pourtant des participations à des groupes aussi vitaux que The Mullets (?) et Novembrists (?!). Nul doute que ces expérience, pour peu rémunératrices qu'elle aient été, nourrissent aujourd'hui son oeuvre de romancier. Ses deux premiers romans, "The Anomalies" et "Torturez L'Artiste !" ont été publiés il y a peu en France.

Dans "The Anomalies", Goebel narre les péripéties improbables vécues par un groupe composé de personnages tout aussi improbables (une mamie obsédée et une gamine de 7 ans, un Irakien, un démiurge marginal...). Bref et percutant, "The Anomalies" se lit sans déplaisir, mais ses parti-pris invraisemblables en sapent quelque peu l'effet. A force de rechercher l'originalité et le décalage à tout prix, Goebel oublie un peu le lecteur en cours de route. Ce qui peut s'avérer réciproque.

On retrouve également cette quête effrénée de marginalité dans la fable "Torturez l'Artiste !", qui nous narre les tribulations d'un agent artistique pas tout à fait comme les autres. Embauché par une mystérieuse corporation, il se voit contraint de prendre sous son aile un enfant au talent particulièrement prometteur. Partant du principe qu'un artiste malheureux produira ses oeuvres les plus essentielles, son travail consistera à s'assurer que son poulain soit systématiquement voué au malheur, et qu'ainsi il produira des oeuvres d'art exceptionnelles. Mieux écrit, beaucoup plus ambitieux que le finalement très préado "Anomalies", plus vicieux également, "Torturez l'Artiste !" se lit d'une traite, avec un plaisir non feint. Toutefois on reste à quelques longueurs de l'adhésion totale, en particulier à cause de cet aspect volontairement irréel.

Goebel a une plume, un ton et c'est déjà beaucoup. Il lui reste à trouver un équilibre ; pour l'instant, il séduit par son originalité et pêche à force de l'afficher comme une bannière gigantesque. C'est vrai que c'est compliqué, finalement, un lecteur...

25 mai 2009

Clinton Heylin - Babylon's Burning

Punk's not dead : ce slogan a rarement été aussi vrai que ces dernières années. Je trouve incroyable (mais révélateur) le nombre de livres parus depuis le début du siècle qui paient leur tribut à cette période de l'histoire de la musique populaire, que ce soient des romans (John King, par exemple, ou beaucoup de romans noirs) ou des ouvrages à vocation critique et documentaire, au premier rang desquels Please Kill Me ou England's Dreaming, les pavés édités en France par Allia.

Babylon's Burning joue un rôle particulier : ce poids-lourd (plus de 700 pages, tout de même) se veut une somme sur le punk au sens large, toutes origines géographiques confondues, toutes périodes confondues. Il commence donc avec Television et Patti Smith pour s'achever avec Nirvana et le suicide de Cobain, en passant entre-temps par la cold-wave et le hardcore américain. L'exhaustivité est impressionnante, l'ouvrage est documenté avec sérieux, et pourtant Babylon's Burning gêne un peu aux entournures. Pourquoi ?

Tout d'abord le style : pas toujours facile à suivre du fait de la prolifération de noms et de surnoms (on n'est pas si loin d'un Dostoïevski !), cette encyclopédie souffre d'une écriture plate et sans élégance. Ensuite Heylin surprend par certains parti-pris. Ainsi, il se paie explicitement la tête du Clash, en visant en particulier Joe Strummer (pas bien de se moquer des morts) qu'il fait passer pour un gentil crétin. La quatuor est ainsi dépeint comme une bande de révoltés à la petite semaine, prêts à tout au final pour arriver à enchaîner les tubes. Ce n'est pas forcément faux, mais en l'absence d'argumentation construite, ça ressemble surtout à un petit règlement de comptes. De même, la dérive de Sid Vicious et Nancy Spungen est expédiée en une ligne, le suicide de Ian Curtis en deux pages : cette volonté de hiérarchisation minimale entre les divers événements débouche sur un récit curieusement atonal. C'est peut-être voulu, mais à titre personnel, j'aurais imaginé un récit bien plus vivant pour cette période à la fois truculente et tragique.

Reste que Babylon's Burning regorge d'informations de toutes sortes, et se dévore sans déplaisir. C'est déjà énorme, mais voici une lecture qu'il faut absolument mettre en perspective avec d'autres ouvrages traitant des mêmes périodes.